Un patrimoine fragilisé par la « dette grise »
Ce constat est d'autant plus préoccupant que le réseau subit déjà les effets d'une « dette grise » massive (retard accumulé dans l'entretien et la régénération des chaussées). En 2023, près de 20 % du réseau routier national non concédé était déjà considéré en mauvais état. Ce vieillissement structurel agit comme un multiplicateur de risques face aux nouveaux aléas : les vagues de chaleur extrêmes provoquent le ramollissement de l'asphalte, tandis que les cycles de retrait-gonflement des argiles déstabilisent les fondations mêmes de nos routes. Une fragilité démultipliée dans certains territoires : les zones de montagne font face à des cycles gel-dégel erratiques, tandis que les Outre-mer subissent des pressions cycloniques accrues.
A ces menaces s’ajoute la situation particulièrement préoccupante des ponts : avec un patrimoine de plus de 200 000 ouvrages construits majoritairement entre 1950 et 1970, la France approche du point de rupture. Sans une remise à niveau massive, le CESE prévoit un doublement des ouvrages défaillants d'ici dix ans. Enfin, les zones littorales appellent une réponse spécifique : face au recul du trait de côte, le rapport préconise la constitution immédiate de réserves foncières afin d’anticiper le déplacement inéluctable des routes menacées.
Le diagnostic et l'ingénierie au service de la résilience
Or, nous avançons encore à l'aveugle sur une partie importante du réseau. Par exemple, l'état réel de près d’un quart des ponts communaux reste inconnu faute d'inspections récentes. La première nécessité consiste à établir des diagnostics de vulnérabilité précis, obligatoires et prospectifs. Loin de se limiter à de simples constats de vétusté, ces études doivent devenir de véritables analyses de résilience calibrées sur la Trajectoire de référence pour l'adaptation au changement climatique (TRACC), laquelle prévoit un réchauffement de +4 °C d'ici 2100. Un préalable indispensable afin de hiérarchiser les interventions, garantir l'efficacité des investissements et, prévenir toute "maladaptation".
Cette mutation exige une montée en puissance de l'ingénierie territoriale. Le CESE préconise de transformer le Cerema (ainsi que l'ADEME ou le BRGM) en une véritable force opérationnelle pour épauler les collectivités, souvent démunies.
Cet accompagnement permettra de concrétiser une recommandation forte du rapport : privilégier les solutions fondées sur la nature, en misant sur la désimperméabilisation ou la végétalisation pour stabiliser les sols et limiter les îlots de chaleur.
Innovation et nouveau contrat de financement
L’adaptation répond également à un impératif financier de long terme. Le rapport chiffre à 22 milliards d'euros le surcoût de l'entretien routier d'ici 2050. Toutefois, rappelle le CESE, le coût de l'inaction serait bien supérieur aux investissements nécessaires pour préserver la valeur de l'actif routier. Ce défi constitue, en outre, un puissant levier d'innovation pour les entreprises du secteur via le développement de nouveaux matériaux (enrobés à fort albédo, revêtements poreux). Dans cette perspective, la mutation nécessite une simplification des normes techniques, afin de transformer chaque opération de rénovation courante en une opportunité d'adaptation dès la conception (by-design).
En première ligne face à la multiplication des dégâts sur leurs territoires, les collectivités locales appellent aussi à une gouvernance rénovée. Pour assumer ce rôle, elles requièrent une visibilité budgétaire et des ressources corrélées à l'usage réel de leurs chaussées. Toutefois, cette agilité territoriale exige un cadre national fort piloté par le SGPE. En tant que tour de contrôle, il doit, selon le CESE, assurer la mise en cohérence la politique routière avec les autres piliers de la transition, notamment la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) et le Plan National d'Adaptation (PNACC). Enfin, selon le rapport c'est la seule trajectoire d'investissement unifiée pour garantir la continuité du service de transport malgré l’intensification des aléas climatiques.